GENÈVE
« L'art de révéler le leadership »
REGARDS · L'ESTIME DE SOI

L'estime de soi :
s'estimer pour estimer les autres

L'estime de soi est le jugement de valeur que l'on porte sur soi-même, cette voix silencieuse qui décide si l'on vaut la peine. Loin d'être un sujet intime étranger au travail, elle est la condition même du lien : on ne donne aux autres que ce que l'on s'accorde, d'abord, à soi-même.

Un puits où chacun vient boire

Imaginez un puits au milieu d'un village. Tant qu'il a de l'eau, il donne sans s'appauvrir, car une source, en profondeur, le renouvelle. Ce puits, c'est vous ; l'eau, c'est votre estime de vous-même. Vos collaborateurs viennent y puiser toute la journée : votre attention, votre écoute, votre calme. Quand il est plein, vous donnez sans vous vider. Quand il est à sec, vous vous fermez pour vous protéger, et chacun autour le ressent. On croit s'épuiser à force de donner : c'est l'inverse. Un puits ne se tarit pas de donner à boire, mais de n'être jamais alimenté.

Trois piliers à nourrir ensemble

Christophe André et François Lelord décomposent l'estime de soi en trois appuis complémentaires, qu'il s'agit de cultiver de front. On peut briller dans son métier et douter de sa valeur, car la valeur n'est pas la compétence.

Pour un dirigeant, cette assise change tout : elle permet de servir les autres sans avoir besoin de se rassurer à travers eux.

Ce qui la grignote en silence

Quelques mécanismes érodent l'estime jour après jour, et les repérer, c'est déjà reprendre du pouvoir sur eux. La comparaison permanente place notre valeur à l'extérieur, sur un terrain où l'on perd toujours. Le perfectionnisme la suspend au résultat, et un revers suffit à tout faire vaciller. Le critique intérieur juge plus durement qu'on ne le ferait pour un ami. Le sentiment d'imposture attribue nos succès à la chance. Le besoin d'approbation, enfin, confie aux autres les clés de notre valeur. Aucun de ces mécanismes ne dit qui l'on est : ce sont des habitudes de pensée. Et une habitude, cela se travaille.

Comprendre son empreinte

L'enfance forge nos talents ; elle laisse parfois une autre trace, une empreinte sur l'estime de soi. Une blessure de jeunesse, une phrase répétée, restée gravée bien après qu'on a oublié la scène. Les travaux de Gabor Maté éclairent ce mécanisme : avant huit ans, la mémoire consciente n'est pas mûre, et ces années s'inscrivent dans le corps et l'émotion plutôt que dans le souvenir. Souvent, nous agissons mus par cette part ancienne. Quand une situation déclenche en nous une réaction démesurée, c'est l'enfant intérieur qui parle, non l'adulte. L'identifier, c'est cesser de diriger depuis sa blessure, et offrir à son équipe une présence stable plutôt que ses humeurs.

Nourrir une estime solide

Plusieurs appuis l'ancrent dans le concret. L'auto-compassion, que Kristin Neff a documentée, consiste à se traiter avec la bienveillance qu'on offrirait à un ami : on accueille l'erreur sans se démolir. S'appuyer sur ses forces enracine l'estime dans ses talents plutôt que dans le regard des autres. Il faut aussi distinguer ce que l'on fait de ce que l'on est, car un échec est un événement, pas une identité : « j'ai raté » n'est pas « je suis nul ». Accepter l'imperfection libère une énergie considérable, et poser ses limites, savoir dire non, c'est se traiter comme quelqu'un qui compte.

De la confiance à l'action, puis au lien

On peut être très compétent et manquer de confiance. Katty Kay et Claire Shipman le montrent : à compétence égale, beaucoup se tiennent dans l'ombre faute d'oser se lancer. Or la voie est contre-intuitive. On ne gagne pas en confiance en se préparant davantage, mais en agissant : la confiance est une posture que l'on prend dans l'acte, pas une note que l'on se donne. Cette sécurité intérieure est ce qui ouvre au lien. Brené Brown l'a popularisé : pas de connexion authentique sans accepter d'être vu tel qu'on est, imparfait. Le leader le plus reliant n'est pas le plus sûr de lui, c'est le plus sécurisé à l'intérieur.

« On ne donne aux autres que ce que l'on s'accorde, d'abord, à soi-même. »